Un spectre dans l’œil du témoin

Nous vivons immergés dans un monde de couleurs : bleu, vert, jaune, rouge, violet, autant de teintes qui semblent solidement ancrées dans le tissu du réel. Pourtant, il suffit qu’une lumière vacille, ou qu’un filtre s’immisce, pour que ce tissu se délite et laisse paraître l’étrange plasticité du monde visible. Que voyons-nous lorsque nous distinguons une couleur ? D’où vient ce tableau mouvant qui relie physique, biologie et société ?

À travers cette enquête, nous traquons la couleur au fil de ses longueurs d’onde. Parce qu’au fond, les couleurs ne sont ni dans la nature, ni dans l’œil : elles se trouvent dans le dialogue — souvent silencieux — entre la lumière et la perception humaine.

Physique de l’invisible : la lumière, onde et particule

Pour comprendre la couleur, il faut d’abord nommer son support : la lumière. Depuis Newton — qui dispersa la lumière blanche en arc-en-ciel à l’aide d’un simple prisme —, le spectre visible a révélé son alphabet silencieux : une succession ordonnée de longueurs d’onde, comprises entre 380 nanomètres (violet) à 780 nanomètres (rouge) [CNRS Le Journal].

  • Chaque couleur correspond à une fourchette précise :
    • Violet : 380‒450 nm
    • Bleu : 450‒495 nm
    • Vert : 495‒570 nm
    • Jaune : 570‒590 nm
    • Orange : 590‒620 nm
    • Rouge : 620‒780 nm

En dessous (ultraviolet) et au-dessus (infrarouge), la lumière nous échappe, bien qu’elle demeure tout aussi réelle — et parfois agissante sur le vivant. Le spectre visible n’est donc pas un absolu, mais une sélection évolutive : la fenêtre sur laquelle s’est ajustée notre perception, là où la lumière solaire est la plus intense au sol.

Lumière : onde ou particule ? Les débats traversent les siècles. La physique quantique a tranché : la lumière est les deux, capable d’onduler ou de frapper, selon si on la regarde ou si on l’utilise [Feynman, 1965].

De la rétine au cerveau : naissance d’une perception

La couleur n’est pas une donnée brute : c’est le résultat d’une chaîne complexe, de la matière à l’expérience consciente. La rétine humaine abrite trois types de cellules photoréceptrices, les cônes, chacune sensible à une plage de longueurs d’onde (S pour le bleu, M pour le vert, L pour le rouge) [INSERM] .

  • Les cônes S (short) : pic de sensibilité autour de 420 nm (bleu)
  • Les cônes M (medium) : autour de 530 nm (vert)
  • Les cônes L (long) : autour de 560 nm (jaune-rouge)

Le cerveau, ensuite, compare les signaux issus de ces cônes. La couleur perçue naît donc de cette synthèse neurosensorielle. C’est ainsi que la lumière de 510 nm, pourtant “une” d’un point de vue physique, devient “verte” pour nous — et parfois toute autre chose pour un animal, selon les types de photorécepteurs présents.

Fait marquant : le daltonisme, qui affecte près de 8% des hommes et 0,5% des femmes, illustre cette diversité biologique. Les individus déficients en cônes M ou L mélangent certaines couleurs — rappel troublant que ce que nous appelons “vert” ou “rouge” n’est pas universel [Institut de la Vision].

Quand la culture colore la perception

Dire que la couleur est un phénomène biologique ne suffit pas. Elle est également culturelle, car notre langage façonne notre capacité à discriminer les nuances. Les travaux du linguiste Berlin et du psychologue Kay (1969) démontrèrent que les langues du monde ne nomment pas toutes les mêmes couleurs : certaines ne disposent que de deux termes (clair/foncé), d’autres en distinguent une douzaine [Berlin & Kay, “Basic Color Terms”].

  • Le russe distingue deux bleus (goluboy et siniy) là où le français n’en perçoit qu’un.
  • L’ancienne langue japonaise n’avait pas de mot distinct pour le vert, longtemps subsumé sous “aoï” (bleu).
  • Chez les Himba de Namibie, un seul terme regroupe vert et bleu.

Ces variations ne sont pas de simples curiosités linguistiques : elles modifient l’attention visuelle et la vitesse de catégorisation, comme l’ont montré des expériences IRM (par exemple, un parler russe pourra plus vite discerner deux nuances de bleu qu’un locuteur anglais) [Nature Neuroscience 2007].

Un prisme historique : couleurs, techniques et pouvoir

La palette humaine s’élargit ou se restreint aussi avec les techniques. Avant la maîtrise de la chimie des pigments, certaines couleurs étaient rares et précieuses. Le bleu outremer, extrait du lapis-lazuli d’Afghanistan, coûtait au Moyen-Âge plus cher que l’or ; le “pourpre de Tyr”, réservé aux empereurs romains, provenait d’un petit coquillage méditerranéen [Le Monde, 2019].

L’histoire de la couleur est donc aussi sociale. Elle s’invite dans les insignes de pouvoir, dans les codes vestimentaires, dans la publicité contemporaine — où la lumière bleue des écrans occupe désormais une place centrale (et tend, ironie, à menacer la qualité de notre sommeil) [ANSES, 2019].

Tableau – Les longueurs d’onde des couleurs du visible

Couleur Longueur d’onde (nm) Exemple naturel
Violet 380–450 Pétales de violette
Bleu 450–495 Ciel dégagé à midi
Vert 495–570 Feuillage chlorophyllien
Jaune 570–590 Champ de colza
Orange 590–620 Coucher de soleil
Rouge 620–780 Coquelicot

Le paradoxe du “vrai bleu” : couleurs impossibles et limite du visible

Toutes les couleurs visibles à l’œil nu n’existent pas forcément dans la nature. Le magenta, par exemple, n’a pas de longueur d’onde : il naît d’un mélange subjectif du rouge et du bleu, le cerveau comblant l’absence de vert. C’est une couleur “illusoire”, une construction à l’articulation du perceptif et du cognitif [Royal Society of Chemistry].

L’expérience visuelle elle-même est d’une immense plasticité : certaines personnes synesthètes “voient” des couleurs associées à des sons ou à des lettres, démontrant que la couleur n’est pas qu’affaire de photons, mais aussi de réseaux neuronaux [Nature Reviews Neuroscience, 2013].

Couleurs, santé et société : la lumière façonne-t-elle notre bien-être ?

Au-delà de l’esthétique, la couleur de la lumière influe sur notre organisme.

  • L’exposition à la lumière bleue (courte longueur d’onde) régule l’horloge biologique et inhibe la sécrétion de mélatonine. L’abus d’écrans en soirée retarde ainsi l’endormissement [INSERM].
  • La luminothérapie, utilisée pour le traitement de certains troubles dépressifs saisonniers, exploite la sensibilité de l’œil à des longueurs d’onde ciblées pour recalibrer l’humeur et les rythmes circadiens [HAS].
  • Certains animaux, comme le chien ou le chat, ne voient pas le rouge et ont une perception colorée très limitée, d’où des comportements adaptés à la chasse crépusculaire.

Au Japon, des passages piétons peints en bleu réduisent les tentatives de suicide sur certaines gares. Les urbanistes s’intéressent désormais à l’impact des couleurs sur le comportement collectif [Japan Times, 2009]. Ici encore, la lumière qui traverse la rétine module nos actes individuels et sociaux.

“Ce que nous voyons, nous ne le voyons pas seuls”

La couleur est-elle donc réelle, ou seulement le jeu de notre cerveau face aux longueurs d’onde ? Comme souvent sous les ondes, la réponse se niche dans l’entre-deux : la lumière façonne notre perception, mais notre perception, elle, réinvente la lumière à la mesure de nos langages, de nos cultures, de nos corps.

En définitive, la couleur est un phénomène situé. Elle s’écrit à l’interface du photon et du cerveau, du pigment et du langage, de la biologie et de la société. Elle nous rappelle que le visible, tout comme l’invisible, porte la marque de notre présence au monde.

Richard Feynman croyait que comprendre, c’était savoir créer. Nous, à OndeClaire, pensons qu’interroger la couleur, c’est accepter de ne plus voir les choses “simplement”, mais toujours singulièrement.

Aller plus loin

  • “Couleurs : histoire et perception”, dossier CNRS Le Journal, 2021.
  • Berlin & Kay, “Basic Color Terms: Their Universality and Evolution”, 1969.
  • Institut de la Vision (UPMC), Dossiers sur la perception visuelle.
  • “Lumière bleue : risques et enjeux”, rapport ANSES, 2019.
  • “Does Language Shape What We See ?”, Nature Neuroscience, 2007.

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