L’onde, discrète actrice du quotidien

Le monde moderne bruisse d’ondes invisibles, entremêlées à nos gestes les plus banals. Elles ne heurtent ni notre regard ni nos tympans, mais conditionnent nos journées — de la chaleur furtive d’un café réchauffé, au “bip” tranquille en passant la caisse d’un supermarché, jusqu’au bruissement moléculaire des réseaux sans fil. Les ondes radio et micro-ondes occupent une place ambiguë dans notre société : omniprésentes, et pourtant, rarement interrogées.

Panorama physique : de la radio au Wi-Fi, une seule famille

Pour comprendre leur rôle, il faut dépasser l’image ancienne de la radio à galène ou du téléviseur cathodique. Les ondes radio et micro-ondes sont des rayonnements électromagnétiques non ionisants, c’est-à-dire qu’elles transportent de l’énergie, mais n’ont pas la force pour arracher des électrons à la matière vivante, contrairement aux rayons X ou gamma.

  • Ondes radio : Plage de fréquences comprise entre 30 kHz et 300 GHz (soit des longueurs d’onde de quelques kilomètres à moins d’un millimètre).
  • Micro-ondes : Sous-ensemble de cette gamme, de 300 MHz à 300 GHz — couvrant donc les fours, les radars, les télécommunications mobiles, etc.

L’Union Internationale des Télécommunications (UIT) distingue plus de 20 bandes de fréquences, dont certaines exclusivement réservées à des usages civils ou de recherche (source : UIT, 2023).

Communiquer sans fil : l’infrastructure silencieuse de la société connectée

La chaîne du signal – radio, télévision, téléphonie et Wi-Fi

Sans ondes radio, pas de médias de masse, pas de réseaux mobiles, pas d’Internet “sans fil”. La première émission de radio publique remonte à 1920 aux États-Unis ; en France, la Radiola (future Radio Paris) émettait dès 1922. Aujourd’hui, le paysage est méconnaissable : plus de 57 000 stations FM recensées dans le monde (Statista, 2023) ; près de 7 milliards d’abonnements mobiles (source : GSMA Intelligence, 2022).

  • Radio & télévision hertzienne : Information, divertissement, alerte en cas de crise – selon l’ANFR, 80% de la population française reçoit la TNT (Télévision numérique terrestre) via les ondes hertziennes (ANFR, Rapport 2022).
  • Téléphonie mobile : SMS, appels, données : 4G et 5G utilisent des micro-ondes (700 MHz à 3,5 GHz pour la France).
  • Wi-Fi : Présent dans 41% des foyers français dès 2021 (INSEE), le Wi-Fi exploite le 2,4 GHz et le 5 GHz.
  • Internet des objets : Télérelevé des compteurs électriques, domotique, santé connectée : une étude de l’ARCEP chiffrait à 17,5 millions le nombre d’objets connectés communiquant par ondes radio en France dès 2020.

Le vrai “nuage” du numérique n’est pas qu’informatique : il est aussi invisible, matériel, peuplé d’ondes radio et micro-ondes.

L’urgence ou la solidarité : les ondes en situation limite

  • Sécurité civile : Pompiers, polices, ambulances : tous s’appuient sur des réseaux radio spécialisés (TETRA, ACROPOL). La rapidité de coordination, souvent vitale, dépend de la robustesse de ces ondes basses fréquences, peu sensibles aux coupures.
  • Recherche de victimes : Recherche ARVA (Appareils de Recherche de Victimes d’Avalanches) : localise un signal radio émis par la balise d’un skieur enseveli.
  • Météorologie et surveillance : Les radars météorologiques scrutent en permanence les mouvements de pluie, de neige ou d’orage grâce à des micro-ondes réfléchies par les gouttelettes d’eau (source : Météo France).

Agir sur la matière : micro-ondes, cuisine, santé et industrie

Cuire et chauffer, sans flamme ni résistance

  • Fours domestiques : Inventé par hasard en 1945 par Percy Spencer, le four à micro-ondes utilise une fréquence standardisée (2,45 GHz : source IEEE). Près de 95% des foyers français possédaient un four à micro-ondes en 2022 (GfK).
  • Séchage et traitement : Dans l’industrie textile ou le séchage du bois, les micro-ondes accélèrent les procédés, réduisant le temps de séchage par dix.
  • Réchauffement de béton, perçage micro-ondes : Méthodes émergentes pour la construction (source : CNRS Le journal, 2019).

Soigner et diagnostiquer : ondes médicales, radiofréquences en santé

  • IRM (Imagerie par Résonance Magnétique) : Les signaux d’ondes radio, captés et générés par l’IRM, révèlent la structure des tissus en interprétant la réponse des noyaux d’hydrogène à une perturbation radiofréquence.
  • Hyperthermie médicale : Certains traitements des tumeurs utilisent des micro-ondes pour chauffer localement les tissus cancéreux, améliorant l’efficacité de la radiothérapie (source : Fondation ARC).
  • Chirurgie sans incision : Des dispositifs de thermocoagulation par micro-ondes peuvent, par exemple, “cuire” de petites tumeurs du foie, évitant l’acte chirurgical classique (HAS, 2021).

Les ondes micro-ondes sont aussi à l’origine des détecteurs de mouvements dans les hôpitaux, des capteurs de surveillance des constantes à distance, et constituent l’infrastructure “silencieuse” de la médecine numérique.

La chaîne logistique : RFID, paiement, et sécurité des biens

  • Badges, tickets, sans contact : Les puces RFID (Radio Frequency Identification) fonctionnent entre 125 kHz et 2,45 GHz. En 2022, plus de 86 milliards d’étiquettes RFID étaient produites dans le monde (IDTechEx Report).
  • Paiement sans contact : Les systèmes de paiement sans contact (NFC) utilisent une fréquence de 13,56 MHz, omniprésente dans les cartes bancaires et smartphones (Banque de France).
  • Logistique & traçabilité : Les chaînes d’approvisionnement globales (médicaments, nourriture, colis) s’appuient sur la RFID pour localiser et gérer les stocks en temps réel.
  • Contrôle d’accès et transports : Cartes de transport, badges d’entrée, titres dématérialisés : un Parisien franchit en moyenne 22 portiques par semaine, chacun scanné au contact d’un lecteur RFID (RATP, 2022).

Et demain ? Usages émergents, questions ouvertes

Nous parlons ici d'ondes établies, domestiquées. Mais l’innovation s’accélère.

  • Communications par satellite “à large bande” : Starlink et consorts déploient des constellations de satellites qui s’appuient sur les micro-ondes pour fournir Internet dans les régions isolées. 2,7 millions d’utilisateurs Starlink en 2024, selon SpaceX.
  • Radars de déplacement urbain : Les radars à micro-ondes alimentent la cartographie en temps réel des flux urbains, modélisant la circulation de véhicules comme de piétons (Ville de Lyon, rapport Mobilités 2023).
  • Capteurs environnementaux : Mesure de la qualité de l’air, surveillance des cultures, détection d’espèces invasives : l’agriculture “précise” fait un usage croissant de micro-capteurs radio.

Entre promesses et réserves surgissent de nouvelles interrogations : “Où s’arrête l’utilité, où commence la dépendance ?” “Comment arbitrer la neutralité du spectre, la santé publique, la souveraineté numérique ?”

“Sous le bruit de fond numérique, nos corps s'accordent-ils encore au vivant ?”

Les ondes radio et micro-ondes n’imprègnent pas seulement nos usages — elles sont le tissu par lequel la société actuelle se relie, délègue, automatise, échange. Nous évoluons dans un vaste réseau d’interactions énergétiques, dont la complexité croît à mesure que s’efface notre conscience de leur présence.

Entre recherches de performance et précaution, il reste crucial de documenter, de débattre, de douter : toute technologie invisible interroge autant la science que la démocratie. Parler d’ondes, c’est donc parler, aussi, de société — de ses choix, de ses limites, de ses futurs possibles.

Richard Feynman nous rappelait : “Ce que je ne peux pas créer, je ne le comprends pas.” À l’heure où les ondes se multiplient dans nos quotidiens, leur exploration — calme, informée, collective — n’a jamais été aussi nécessaire.

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