Les ondes : une présence silencieuse, une question collective

Les murs vibrent. Les airs bruissent d’informations imperceptibles. Entre la lumière du matin qui traverse la vitre et le signal Wi-Fi qui circule entre nos appareils, l’espace autour de nous se peuple d’ondes. Invisibles, insaisissables, elles dessinent pourtant — dans l’ombre de notre quotidien — l’un des paysages structurels les plus puissants du XXIe siècle.

Mais que savons-nous, concrètement, de ces ondes ? Peut-on encore séparer le spectacle lumineux d’un orage, le bip d’un scanner IRM, l’appel vidéo transcontinental et la chaleur d’un four à micro-ondes ? Tous dépendent, à des degrés divers, d’un seul et même spectre : le spectre électromagnétique.

Les rapports de l’Union internationale des télécommunications (UIT) rappellent que plus de 70 % des infrastructures technologiques modernes reposent sur l’exploitation d’une tranche spécifique du spectre électromagnétique. Nous cherchons donc ici à franchir le seuil de la spécialisation technique. Et à revenir sur cette question de fond : comment le spectre des ondes façonne-t-il notre rapport au monde, à la connaissance, à la santé — et même, à la démocratie ?

Petit lexique des ondes : du rayonnement à la société

Le spectre électromagnétique est la carte de toutes les ondes qui peuplent l’univers, classées par la fréquence et la longueur d’onde. Quelques repères :

  • Ondes radio (de quelques Hertz à plusieurs gigahertz) : support des communications, de la radio AM au Wi-Fi et à la 5G.
  • Micro-ondes (de 300 MHz à 300 GHz) : utilisées dans les télécoms, les radars, les fours, ou les satellites météo.
  • Infrarouge : là où la chaleur devient perceptible, présente dans les télécommandes et l’imagerie médicale thermique.
  • Lumière visible : celle que nos yeux captent, entre 400 et 800 térahertz (THz).
  • Ultraviolet : responsable de notre bronzage et de certains cancers de la peau (source : OMS).
  • Rayons X et gamma : très énergétiques, utilisés en médecine et dans la recherche nucléaire. Leur capacité à traverser la matière leur confère un statut à part, entre la menace et le remède.

Une même onde, une infinité de contextes.

Du spectre physique au paysage social : usages, chiffres, dépendances

L’usage des différentes bandes du spectre s’est imposé comme un enjeu de société, parfois discret, parfois férocement débattu. Un chiffre : selon l’ARCEP, plus de 350 000 antennes équipent aujourd’hui le territoire français pour la téléphonie mobile, multipliées par plus de cinq depuis 2005 (source).

Quelques jalons :

  • La radio (années 1920) : premier média de masse, elle diffusait déjà sur une bande dédiée… et protégée.
  • La télévision : a structuré le spectre UHF et VHF, segmentant l’espace radio-électrique pour éviter l’interférence.
  • Internet mobile et Wi-Fi : ils utilisent aujourd’hui des bandes sans licence (2,4 GHz pour le Wi-Fi), dont la saturation est surveillée par les régulateurs.
  • La 5G : exige des fréquences plus élevées, proches des ondes millimétriques. En 2023, plus de 4 milliards d’appareils dans le monde se connectaient ainsi (GSMA), réclamant toujours plus de place sur le spectre.

Derrière chaque usage technique, une bataille d’allocation entre opérateurs, États et industriels. Le spectre n’est plus un simple objet de science physique : il devient, selon l’expression de la sociologue Dominique Boullier, “une ressource politique et économique”.

Ce que mesurent les puissances invisibles : énergie, exposition et surveillance

Lorsque l’on parle d’ondes, une obsession revient : l’exposition. Mais l’exposition à quoi, exactement ?

  • L’intensité des ondes (exprimée en watts/m2) varie de plusieurs ordres de grandeur entre une lampe LED et une antenne 5G.
  • En 2021, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a maintenu la classification des ondes radio comme “possiblement cancérogènes” (groupe 2B), sans toutefois établir de preuve directe (source).
  • Les normes d’exposition varient selon les pays. En France, la valeur limite d’exposition pour les champs électromagnétiques de radiofréquences est de 61 V/m pour la fréquence de 2 GHz (Service public).

Mais la question du spectre ne se limite pas à notre santé individuelle. Elle irrigue la vie collective : la géolocalisation, source de nouveaux pouvoirs de surveillance, dépend de signaux GPS ; les systèmes de météo et d’alerte reposent sur les micro-ondes des satellites ; la souveraineté technologique s’inscrit dans la maîtrise de la bande passante.

L’éventail des perceptions : peurs, scepticismes, et culture de l’incertitude

“Les ondes traversent nos murs — et nos débats — avec une même discrétion.”

Ces dix dernières années, le spectre électromagnétique s’est retrouvé au cœur de polarisations inédites. Pour partie, parce que la science avance plus vite que le consensus public. Pour partie aussi, car les effets se mesurent difficilement, dans la durée et la diversité des expositions.

  • En 2018, 21 % des Français déclaraient “s’inquiéter” de vivre à proximité d’une antenne relais (ANSES).
  • Des mouvements de contestation liés à la 5G, souvent relayés par les réseaux sociaux, ont cristallisé un besoin légitime de transparence et de débat public, comme l’a étudié le sociologue David Le Breton (“Sociologie des risques”, PUF, 2018).
  • Pendant ce temps, la recherche internationale poursuit — prudemment — l’évaluation des impacts sanitaires (notamment en milieux professionnels exposés aux rayons X ou micro-ondes industrielles).

Le spectre est autant un objet d’étude qu’un miroir social, reflet de nos peurs, de notre foi dans la technique, et de nos besoins de réponses simples à des phénomènes complexes.

“La carte n’est pas le territoire” : limites, débats, et nouvelles frontières du spectre

Entre science et sensation, la vérité des ondes se cache souvent dans l’entre-deux. Sommes-nous aujourd’hui capables de cartographier l’ensemble des champs électromagnétiques qui structurent notre époque ?

  • Non, pas totalement : la répartition réelle des expositions reste largement approximative. Selon une étude de l’OCDE (2022), moins de 20 % des pays disposent d’une carte exhaustive des sources d’ondes sur leur territoire.
  • La multiplication des objets connectés (plus de 15 milliards en 2023 selon Statista) fracture davantage le spectre, créant des “zones grises” sur les risques collectifs comme sur le partage des ressources.
  • Les enjeux futurs se déplacent désormais vers les hautes fréquences (>100 GHz). L’UIT anticipe un débat vif sur la cohabitation entre communications terrestres, satellites, objets connectés, et la protection de l’astronomie radio, menacée par la pollution électromagnétique.

La frontière n’est pas physique, mais sociale — et politique.

Face à cette complexité, la législation tâtonne : alors que la Commission européenne promeut une “neutralité technologique” de l’allocation du spectre (Stratégie numérique UE), des États renforcent le contrôle sur certaines bandes “stratégiques”, quitte à brider la circulation de l’innovation.

En somme, l’avenir du spectre s’inscrira au croisement de l’éthique, de l’économie, de la démocratie, et de la simple capacité à... comprendre.

Le champ de tous les possibles : ouvrir le spectre à la participation citoyenne

Y a-t-il un “droit au spectre”, au même titre qu’il existe un droit à l’eau ou à l’air pur ? La question reste ouverte, mais elle gagne en pertinence à mesure que les innovations s’accélèrent.

  • La transparence sur l’utilisation du spectre – cartographie publique, accès aux mesures d’exposition – progresse : en France, la plateforme Cartoradio recense les sites d’émission et les niveaux d’expositions.
  • Des chercheurs, à l’instar du CNRS, appellent à impliquer les citoyens dans le suivi scientifique, par exemple par des “journées de mesure” participatives, associant riverains, écoles et collectivités.
  • L’éducation au spectre reste embryonnaire. L’ANSES proposait dès 2015 d’introduire une initiation “aux ondes” dans les programmes scolaires.

Si la maîtrise des ondes devient un enjeu sociétal, alors les clés de leur compréhension devraient, elles aussi, être partagées. Elles invitent à réinventer le dialogue entre chercheurs, pouvoirs publics, industriels… et simples utilisateurs – c’est-à-dire nous tous, habitants du spectre.

“La science, écrivait Feynman, est la culture du doute.” Naviguer sous les ondes, c’est accepter l’incertitude ; mais c’est aussi, collectivement, refuser la résignation face à l’invisible.

Pour aller plus loin :

  • Union Internationale des Télécommunications : Règlements sur le spectre
  • ANSES, “Expositions de la population aux champs électromagnétiques” : rapport complet
  • CNRS Le Journal, “Panorama du spectre électromagnétique” : dossier
  • OMS, “Champs électromagnétiques et santé publique” : fiche

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