Cartographier l’invisible : pourquoi les fréquences radio dessinent notre paysage sonore

En traversant une avenue baignée de publicités lumineuses, ou en fixant l’horizon depuis une tour de contrôle, il y a ce que les yeux captent – et ce qui leur échappe. Au cœur de cette invisibilité : un océan de fréquences radio, strié de signaux qui irriguent nos vies sans jamais les interrompre. D’un café saturé des échos d’Inter à la cabine étroite où un contrôleur aérien murmure à des pilotes, chaque usage trace sa propre frontière sur une carte du spectre, partagée, disputée, régulée.

Pour comprendre les rapports ambigus qu’entretiennent nos sociétés avec le mot « onde », il ne suffit pas de les réduire à leur aspect utilitaire. Chaque bande, chaque fréquence, reflète une alliance complexe entre science, histoire et choix collectif. FM, AM, DAB+, communications aériennes : une lexicographie qu’on emploie, souvent sans savoir ce que cache chaque lettre, ni pourquoi la France a domestiqué l’éther ainsi.

AM, ou la mémoire longue des ondes

L’Amplitude Modulation (AM) fut le socle de la première diffusion radiophonique, bien avant que la FM n’envahisse le tableau de bord. Émise dans des plages dites « ondes longues » (LF, autour de 150 à 300 kHz), « ondes moyennes » (MF, 530 à 1 710 kHz) et « ondes courtes » (HF, 3 à 30 MHz), elle a sculpté la voix des années trente à soixante.

  • En France, les ondes longues, longtemps occupées par France Inter (162 kHz) et Europe 1 (183 kHz), se sont progressivement tues : France Inter a cessé ce service historique le 1er janvier 2017 (France Info).
  • Les ondes moyennes (medium wave) ont subi le même sort. Le dernier grand mât des ondes moyennes françaises – Allouis – a été éteint pour les émissions nationales en 2016 (RTL).

Pourtant, au plan technique, l’AM conserve des qualités singulières : une robustesse face aux reliefs, une propagation nocturne qui la rend transnationale, mais aussi un son crépitant, moins précis. Si le récepteur AM est relégué à la nostalgie en France, d’autres pays continuent à s’appuyer dessus comme filet de sécurité en cas de crise majeure. Une anecdote rarement narrée : en 1986, lors de la catastrophe de Tchernobyl, ce sont les signaux AM étrangers qui ont permis aux Français de recueillir les premières informations de terrain.

Mais l’AM, sous nos latitudes, s’éteint dans le silence : la rationalisation énergétique et la bascule vers le numérique accélèrent sa disparition.

FM : le quotidien du spectre

La Fréquence Modulation (FM), innovation du XXe siècle signée Edwin Armstrong, a bouleversé le paysage radiophonique français à partir des années 1950. Sa bande s’étend de 87,5 à 108 MHz. Plus résistante aux parasites, la FM a opéré un saut qualitatif dans la restitution sonore, offrant une stéréo possible, une couverture locale démultipliée, et un zapping instantané entre genres et bulletins régionaux.

  • En 2024, la France compte plus de 900 radios FM, dont une majorité de stations locales, associatives ou universitaires (Arcom - CSA).
  • La puissance d’émission varie : de quelques dizaines de watts pour une radio associative à 10 kW (kilowatts) pour des émetteurs nationaux, selon la topographie et la zone couvrie (ANFR).

La FM n’est pas qu’une histoire d’aiguillage sonore : elle dessine des territoires, façonne l’audience, et impose des choix d’aménagement. Ainsi, la pyramide des fréquences et l’attribution font l’objet de négociations annuelles, arbitrées par l’Arcom, entre demandes associatives, groupes privés et service public.

Nombreux sont ceux qui ignorent que le Haut Conseil de la Coopération Audiovisuelle, puis le CSA (devenu Arcom), ont mis en place dès 1982 un schéma national d’implantation FM, au cœur des compromis entre couverture rurale, diversité des contenus, et contrôle des interférences.

FM et territoires : le cas paradoxal de la Corse

Une singularité française : la Corse bénéficie d’une densité de fréquences FM par habitant supérieure à la moyenne nationale, du fait de sa topographie accidentée et de la nécessité de couvrir des vallées isolées. À Ajaccio, le spectre FM est si encombré que certaines radios doivent céder la moitié de leur temps d’antenne à d’autres pour respecter les quotas de répartition.

DAB+ : l’onde numérique en quête de maturité

La Radio Numérique Terrestre en DAB+ (Digital Audio Broadcasting Plus) s’inscrit dans la promesse d’une nouvelle ère : qualité sonore améliorée, stabilité des signaux, services enrichis (textes, images, guides de programme). En France, le DAB+ occupe principalement la bande III, de 174 à 240 MHz (dabplus.fr).

Si l’Allemagne, la Suisse et le Royaume-Uni ont massivement basculé vers le tout-numérique, la France ménage sa transition :

  • En 2024, le DAB+ couvre 65% de la population française, soit plus de 70% du territoire autoroutier (Arcom).
  • Le nombre de récepteurs DAB+ en circulation reste modeste : 18% des véhicules neufs vendus avant 2020 en sont équipés par défaut (La Lettre Pro).
  • La radio DAB+ propose plus de 200 stations dont plus de 40 inédites sur la FM, avec une part croissante de radios thématiques (jazzy, info, locale…).

Cependant, le DAB+ n’efface pas encore la FM : les deux systèmes coexistent, tandis que les pouvoirs publics rappellent que la migration sera progressive pour ne pas accentuer la fracture numérique ou marginaliser les auditeurs ruraux. Le DAB+, c’est ainsi une promesse partiellement tenue, où la diversité s’accroît, mais où la réception, plus fragile que sur la FM en zone montagneuse, suscite encore des doutes.

À noter que la France a choisi le standard DAB+ directement, sans passer par la première génération DAB (obsolète dans d’autres pays européens), ce qui permet un gain d’efficacité spectrale et la diffusion de plus de programmes sur une même largeur de bande.

Les communications aériennes : la sécurité à travers la transparence électromagnétique

Quand les regards sont levés vers le ciel, c’est une autre partition du spectre qui s’écrit. Les communications aéronautiques, fondements de la sécurité des vols, empruntent des bandes strictement régulées :

  • La bande VHF de 118 à 137 MHz accueille la majorité des liaisons entre avions et tours de contrôle.
  • Les liaisons sol-sol utilisent également des canaux VHF/UHF pour la coordination et la gestion du trafic dans les centres régionaux.
  • Les liaisons "radar secondaire" (transpondeurs avions) pointent, quant à elles, autour de 1030/1090 MHz (mode S, ADS-B).

Le partage et la surveillance de ces fréquences relèvent en France de l’ANFR (Agence Nationale des Fréquences), dans une stricte coordination européenne (Eurocontrol) pour prévenir les interférences et garantir la sécurité aérienne (ANFR).

Un fait peu connu : la modulation utilisée dans les communications aériennes (AM VHF) a été conservée, malgré la densification du trafic, car elle permet, à la différence de la FM, que plusieurs appels soient “entendus” simultanément par les oreilles humaines. Une sécurité cruciale dans un environnement où le silence peut tuer. Les essais de bascule vers le numérique (VDL2, radio IP) restent marginaux, la radio analogique étant considérée comme plus robuste en cas de crise électrique ou informatique.

Une nomenclature contrastée : FM, AM, DAB+, ATIS

Chaque bande, chaque usage porte sa propre grammaire, mais aussi ses propres vulnérabilités :

  • FM sature les grandes villes, décalant parfois certains émetteurs de fréquence pour éviter les brouillages transfrontaliers ;
  • AM reprend du service uniquement lors d’exercices nationaux de défense – preuve discrète de la résilience recherchée par l’État ;
  • DAB+ héberge déjà, en région parisienne, des services spécialisés pour les personnes malvoyantes (expérience Vocal FM en 2022) ;
  • ATIS (Automatic Terminal Information Service) : un système unique qui diffuse en boucle les conditions météo de chaque grand aéroport, sur une fréquence dévolue ; le tout chiffré par l’aviation civile (SIA - Service de l’Information Aéronautique).

De la dématérialisation aux enjeux sociaux : ce que nous dit la cartographie du spectre

Étudier la distribution des bandes radio en France, c’est traverser bien plus que des chiffres ou des acronymes. C’est toucher du doigt les compromis parfois silencieux qui sous-tendent nos choix technologiques : préserver la résilience par la diversité des modes, garantir la pluralité du paysage radiophonique, réguler l’émergence du numérique sans érosion de l’accès pour tous.

Et si la transition actuelle vers le DAB+ pose la question de la « mort » de la FM, elle invite surtout à interroger nos usages collectifs : comment se partagent ces ondes – entre le local et le national, le public et le privé, la parole et l’information automatisée ?

Les ondes traversent nos murs – et nos débats – avec une même discrétion. Elles exigent vigilance, régulation et, plus que jamais, une connaissance partagée.

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