Ombre et lumière : un dialogue silencieux

Sous nos latitudes, le soleil réveille l’été, dore les jardins, rythme nos journées. Mais l’air de rien, il engage aussi avec nos corps un dialogue moléculaire, inaperçu et vital. Ce dialogue porte un nom : la synthèse cutanée de la vitamine D. Plus que le souvenir d’un cours de biologie, c’est un champ de tensions : enjeux de santé publique, mutations sociétales, inégalités et controverses scientifiques.

Ce phénomène nous a longtemps paru simple : s’exposer, bronzer, se vitaminiser. Mais les débats actuels — sur les effets des UV, sur la supplémentation, sur le « paradoxe de la carence en pays ensoleillé » — montrent que la lumière, parfois, réchauffe autant qu’elle électrise.

Comprendre la vitamine D : de la molécule à la santé globale

Appelée improprement « vitamine » au début du XXe siècle, la vitamine D est en réalité une prohormone. Sa forme active, la calcitriol, régule plus de 200 gènes et orchestre plusieurs organes (Analyse Biologique). Ce n’est pas seulement la “vitamine des os” : elle participe à l’immunité, au métabolisme, à la fonction musculaire, et même — hypothèse débattue — à la prévention de certaines maladies chroniques.

  • Deux formes circulent : D2 (ergocalciférol, d’origine végétale), D3 (cholécalciférol, d’origine animale ou synthétisée par la peau sous l’effet des UVB).
  • Besoins quotidiens : longtemps sous-évalués, ils sont désormais compris entre 600 et 800 UI/jour pour un adulte, soit 15 à 20 μg selon les recommandations (ANSES, 2021).
  • Réserves : un homme adulte peut en stocker pour plusieurs mois, principalement dans les tissus adipeux (Science, 1993).

Une alchimie sous influence

Selon l’OMS, 80 à 90 % de la vitamine D de l’organisme provient des rayons UV du soleil (OMS). Les aliments (poissons gras, œufs, champignons, lait enrichi) n’en fournissent qu’une part minoritaire. Derrière cette statistique, un paradoxe : la lumière du soleil, si familière, est en France comme ailleurs, la première source d’un nutriment… dont manquent massivement les habitants.

Sur la peau : la réaction au cœur de la lumière

Dans l’épiderme, une molécule dormante — le 7-déhydrocholestérol — attend son heure. Quand les photons UVB (longueur d’onde : 280 à 315 nm) frappent la peau, ils déclenchent une transformation : sous l’action du rayonnement, cette molécule s’isomérise en prévitamine D3, laquelle se métamorphose spontanément, en quelques heures, en vitamine D3.

  • Seulement 5 à 10 % des UVB atteignent l’hypoderme : la plupart sont arrêtés par l’atmosphère, les vêtements ou la mélanine.
  • Le rendement varie : il dépend de la latitude, de la saison, de l’heure, mais aussi de la couleur de peau, de l’âge, de la pollution atmosphérique ou de la surface corporelle exposée (NCBI, 2014).
  • Temps d’exposition :
    • Entre 10 et 30 minutes par jour des avant-bras et du visage, à midi l’été sous nos latitudes, suffiraient pour la majorité des adultes.
    • Pour les peaux foncées, ce temps peut être multiplié par 3 à 5 (Cancer Council Australia).

Info éclair : Pourquoi l’hiver affaiblit-il la synthèse ?

Lors des mois d’hiver, sous 45° de latitude (Lyon, Milan), les UVB sont quasiment absents aux heures d’ensoleillement. Le soleil, bas sur l’horizon, offre un rayonnement moins direct ; la production de vitamine D par la peau chute à presque zéro de novembre à mars, même par temps clair (JAMA, 2017).

Le paradoxe contemporain : carences sous le soleil

En France, malgré le “rayonnement républicain”, près de 80% des adultes présentent un déficit en vitamine D en sortie d’hiver, selon Santé publique France (2019). Même en Provence, près d’un adulte sur deux est concerné par un taux insuffisant début mars (Santé publique France).

  • Vie urbaine, habitats fermés, horaires décalés : nous passons en moyenne plus de 90 % de notre temps à l’intérieur (Actu Environnement).
  • Le fameux écran solaire : un SPF 30 bloque 95 à 98 % des UVB. Efficace contre le vieillissement cutané et le cancer de la peau, il réduit presque à zéro la synthèse de vitamine D si appliqué “dans des conditions réelles”, selon l’Académie nationale de médecine.
  • Habits longs ou “mode estivale” : la part de peau exposée est bien inférieure à celle d’un promeneur de 1960 ; sans compter la généralisation du télétravail.
  • Âge ou pigmentation : la capacité de synthèse diminue de 75% après 70 ans ; elle est naturellement réduite dans les peaux foncées. C’est une des explications structurantes des inégalités de santé publique dans les pays au nord du 35° parallèle.

Vitamine D sous surveillance : une mode, des doutes, des inégalités

Face à ce déficit, la tentation de la supplémentation s’est imposée. Mais le modèle d’un “remède universel” ne fait pas l’unanimité. Derrière le spectre des rickets dans les années 1920 ou de l’ostéoporose aujourd’hui, d’autres débats affluent :

  • Risque et excès d’apports : L’intoxication aiguë par excès de vitamine D existe, même si elle reste rare. Elle concerne essentiellement des surdosages volontaires (> 1000 UI/j) et se traduit par des troubles métaboliques sévères (CHU Henri-Mondor).
  • Preuves “molles” sur la prévention des maladies : Les études sont nombreuses, les méta-analyses contradictoires : il existe une forte association entre faibles taux de vitamine D et certaines pathologies (maladies auto-immunes, dépression, certains cancers). Mais la causalité reste débattue — la carence est-elle cause ou conséquence de l’état de santé ? (Nature Medicine, 2019).
  • Groupes à risque : nourrissons, femmes enceintes, seniors, personnes à peau très pigmentée ou vivant en institution... Les politiques publiques recommandent à ces groupes des apports renforcés, par supplémentation ou enrichissement alimentaire.

Dans son dernier rapport (2021), l’OMS rappelle que “la carence en vitamine D, bien que très répandue, reste une épidémie silencieuse”, illustrant combien une “lumière invisible” continue de façonner nos santés, bien au-delà du visible.

Nuancer : le spectre des UV, entre bienfaits et risques

L’histoire de la vitamine D est celle d’une ambivalence permanente. Si le rayonnement UVB donne la vie (osseuse), le même est classé cancérogène certain pour l’Homme (OMS, 2009). Ces dernières décennies, la sensibilisation aux dangers du soleil a partout réduit l’exposition volontaire, ce qui, paradoxalement, a accru le déficit en vitamine D dans toutes les classes sociales.

  • Chez l’enfant : la baisse du rachitisme dans les pays occidentaux (années 1960-1980) a suivi l’enrichissement systématique en vitamine D du lait ou l’instauration de suppléments obligatoires chez le nouveau-né. Mais ce même progrès a, en partie, occulté le “bénéfice immunitaire” possible d’une exposition modérée (NEJM, 2018).
  • Cancers cutanés : avec près de 80 000 nouveaux cas annuels en France (mélanomes et carcinomes confondus), le coût humain de la surexposition reste majeur ; la limite entre “dose santé” et “dose danger” est d’autant plus ténue que les comportements varient à l’échelle d’une vie entière (INCa).
  • Latitude et mobilité : plus on s’éloigne de l’équateur, plus la synthèse naturelle décroît “hors été” ; mais la mobilité (voyages, déménagements, migrations) brouille les repères épidémiologiques classiques.

Questions ouvertes : les ondes UV à l’heure numérique

Les progrès de la science n’ont pas gommé la part de doute : que savons-nous, finalement, de la “bonne” dose d’UV ? Pouvons-nous la mesurer à l’aune de nos vies modernes, ou devrions-nous repenser notre rapport à la lumière, au dehors, à la frontière entre prévention des risques et carence invisible ? Où placer le curseur, pour chaque biographie, chaque épiderme, chaque histoire de vie ?

  1. La vitamine D de synthèse peut-elle “remplacer le soleil” ? Rien n’étaye aujourd’hui l’existence d’un “effet placebo biologique” spécifique : à taux équivalents dans le sang, il n’y a pas de différence prouvée entre vitamine D d’exposition solaire (endogène) et d’origine complément alimentaire (exogène) — mais les interactions “en cascade” d’une exposition naturelle sur le bien-être restent à explorer.
  2. Peut-on concevoir des politiques publiques adaptées “à la carte” ? Les différences de phototype, de culture, l’urbanisation, le télétravail, ou même l’architecture des villes posent de nouveaux défis à la promotion raisonnée de l’exposition solaire.
  3. Quelles perspectives pour l’avenir ? Les études sur la luminothérapie ou les lampes UVB artificielles montrent des résultats “modestement efficaces” mais posent d’autres enjeux — dont le risque de mésusage hors encadrement médical.

Au-delà des ondes, le compromis : habiter la lumière

Sous les ondes UV, nous trouvons un miroir de nos paradoxes : notre besoin d’extérieur, notre crainte du danger, notre capacité à inventer des réponses collectives. La lumière du soleil reste d’une modernité brûlante, entre peur raisonnée et vitalité retrouvée. Le défi paraît alors aussi éthique que physiologique : trouver, pour chaque trajectoire de vie, le point d’équilibre possible entre protection et exposition, spectral et vital.

Explorons, donc, ce vivant invisible. Car là où s’arrête la certitude, la question persiste : comment, demain, accorder nos rythmes biologiques... aux saisons de la lumière ?

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