L’invisible réglé au millimètre : comment nous mesurons les ondes

Sous la surface paisible de nos appareils et de nos paysages, un vaste orchestre silencieux se joue. Les ondes – électromagnétiques, sonores, mécaniques – tissent l’invisible toile de notre quotidien, reliant nos téléphones portables, traversant murs et corps, rythmant même, à certains endroits, la pulsation du vivant. Mais, face à ce foisonnement impalpable, une question s’impose : comment « mesure-t-on » ce qui ne se voit pas, ne se touche pas ? Hertz, fréquence, longueur d’onde : trois mots qui jalonnent les débats publics, souvent sans en percer le secret. Ici, nous prenons le temps de les explorer : loin du jargon, mais sans rien céder aux simplifications.

D’où viennent ces mots qui quantifient l’invisible ?

Avant d’entrer dans le vif des équations, il importe de revenir sur la naissance de ces unités. Dans l’histoire des sciences, donner une mesure à un phénomène, c’est commencer à le comprendre. Le hertz, par exemple, doit son existence à Heinrich Hertz, physicien allemand du XIXᵉ siècle, le premier à avoir prouvé l’existence des ondes électromagnétiques — celles-là mêmes qu’avaient prédites Maxwell sur le papier. Lorsque Hertz enregistra, dans un laboratoire sombre, les étincelles qui trahissaient le passage d’une onde, il ouvrit une ère : mesurer la vibration du monde. Les autres mots, fréquence et longueur d’onde, sont d’une simplicité trompeuse : ils étaient déjà présents, en filigrane, dans la musique et la lumière, bien avant d’être codifiés par la physique moderne.

Hertz, la mesure des rythmes

Définition essentielle : 1 hertz (Hz) = 1 vibration ou cycle par seconde.

  • La fréquence cardiaque : battements du cœur, env. 1 Hz (60 battements/min).
  • L’onde radio FM : env. 100 MHz, soit cent millions de cycles… chaque seconde.
  • Le Wi-Fi domestique : 2,4 à 5 GHz, donc jusqu’à 5 milliards d’oscillations/seconde.
  • Lumière visible : entre 430 et 770 THz (Terahertz, mille milliards de cycles/seconde).

Plus la fréquence est élevée, plus l’énergie transportée par l’onde tend à augmenter. L’échelle du hertz, du milliardième à la vibration la plus ténue du cosmos, révèle l’incroyable diversité des rythmes naturels et technologiques.

Aller plus loin : pourquoi le hertz ?

Jusqu’au XXᵉ siècle, on utilisait “cycles par seconde”. Pour harmoniser les sciences, la Conférence générale des poids et mesures de 1960 adopte le hertz comme unité officielle du Système international (SI). La portée symbolique est immense : donner une unité à une vibration, c’est ouvrir la porte à une comparaison universelle, qu’il s’agisse du clic d’un ordinateur ou du battement d’une étoile à neutrons (voir le rapport BIPM 1960). Bureau international des poids et mesures — SI

Fréquence : le tempo caché du monde

La fréquence, c’est la mesure du nombre de répétitions d’un phénomène par unité de temps – souvent une seconde. Mais l’idée déborde la physique : toute répétition, tout rythme régulier peut en relever, des soupirs de notre électroencéphalogramme aux battements réguliers de la Terre (fréquences sismiques).

  • Plus la fréquence est élevée, plus “serré” est le rythme. Exemple : la note la plus grave d’un piano vibre à 27,5 Hz, la plus aiguë à plus de 4 000 Hz.
  • Une fréquence de 50 Hz : fréquence du courant électrique domestique en Europe (60 Hz aux États-Unis).
  • Les fréquences “extrêmes” : certaines étoiles pulsars émettent jusqu’à 716 Hz, un record interstellaire (source : NASA).

Dans notre environnement, la fréquence est partout : elle sert de langage commun aux radios, aux téléphones, à la lumière. Mais elle met aussi le doigt sur une tension : certaines fréquences sont perçues, ressenties, parfois redoutées — d’où la peur, justifiée ou non, des “hautes fréquences” en santé publique.

Comprendre : fréquence, énergie et vie quotidienne

La fréquence détermine comment une onde interagit avec notre corps, nos murs, notre environnement :

  • Ondes basses fréquences (jusqu’à 30 kHz, exemple : transports électriques) : elles traversent les tissus, mais transportent peu d'énergie par photon.
  • Fréquences intermédiaires (radio, TV, Wi-Fi) : traversent les murs, peu absorbées mais parfois réfléchies par certains matériaux (études ANSES).
  • Fréquences très élevées (lumière, UV, rayons X) : énergie suffisante pour casser des liaisons chimiques et causer des effets biologiques, voire cancérogènes (voir OMS, classification des rayonnements électromagnétiques).

Longueur d’onde : le paysage caché des signaux

La longueur d’onde (lambda, λ), mesure la distance parcourue par une onde pendant un cycle complet. Elle est inversement proportionnelle à la fréquence : plus la fréquence est grande, plus la longueur d’onde est courte.

  • Radio FM (100 MHz) : longueur d’onde ≈ 3 mètres.
  • Micro-ondes : 2,45 GHz → λ ≈ 12 cm (c’est pourquoi la porte de votre four à micro-ondes a de petits trous, plus petits que 12 cm).
  • Lumière verte : fréquence autour de 555 THz → λ ≈ 540 nm (nanomètres, soit 0,000 000 54 cm).

La longueur d’onde nous aide à comprendre pourquoi certains signaux pénètrent nos murs et d’autres non : une onde “longue” contournera aisément un obstacle de taille modérée, alors qu’une micro-onde, beaucoup plus petite, peut être absorbée ou bloquée.

Infographie : le spectre électromagnétique (résumé visuel)

Type d’onde Fréquence Longueur d’onde Exemple
Ondes radio 3 kHz - 300 GHz 100 km - 1 mm Radiodiffusion, TV
Micro-ondes 300 MHz - 300 GHz 1 m - 1 mm Wi-Fi, four à micro-ondes
Lumière visible 430 - 770 THz 700 nm - 400 nm Ce que nos yeux perçoivent
Rayons X 30 PHz - 30 EHz 10 nm - 0,01 nm Imagerie médicale

(Source : Cours du CNRS, Spectre électromagnétique)

L’utilité sociale des unités : pourquoi nommer, pourquoi compter ?

Nommer, c’est déjà agir. Les conflits d’usage autour des antennes relais, l’inquiétude devant les nouveaux réseaux 5G, la règlementation sur les expositions (voir rapport ANSES 2021) : tous ces débats s’articulent autour de chiffres, d’unités, de mesures. Pouvoir quantifier permet d’objectiver, de comparer, de réguler. Mais s’en tenir aux chiffres, c’est souvent ignorer l’ampleur de la question. Le débat sur la “fréquence d’émission” d’une antenne, sans savoir ce qu’est réellement un hertz ou la longueur d’onde concernée, peut nourrir malentendus et craintes. D’où le travail d’information, mais aussi d’humilité, que nécessite tout échange sur les ondes.

Petite histoire méconnue : le vertige des échelles

Le record du plus petit et du plus grand Au cœur du cosmos, des ondes gravitationnelles détectées en 2015 à LIGO, avaient une fréquence de l’ordre de 35 à 250 Hz… comparable à une note de basse sur une guitare. À l’autre extrémité du spectre, le rayonnement du fond cosmologique micro-onde oscille à 160,2 GHz, ce qui traduit l’écho de la naissance de l’Univers, 13,8 milliards d’années plus tôt (source : ESA Planck).

Ce vertige d’échelle montre bien que la même unité – le hertz – épouse à la fois la musique des osselets humains et la danse des galaxies.

Entre rappels, doutes et perspectives

Mesurer l’invisible ne signifie pas tout savoir sur ses effets. Sur la scène publique, l’usage d’unités – le hertz, la fréquence, la longueur d’onde – n’est jamais neutre : il clarifie pour qui sait, trouble pour qui ignore. À force de réduire l’onde à la seule équation, on oublie parfois qu’elle irradie aussi nos représentations, nos peurs et nos projets. Reste que nommer, compter, comparer, ce n’est pas trancher, mais permettre la discussion. C’est l’invitation silencieuse de la science : écouter les rythmes cachés, et, sans surdité militante, interroger sans relâche ce que le monde fait battre sous nos murs.

En savoir plus à ce sujet :