Hertz : quand la fréquence dévoile un monde en mouvement
Derrière chaque vibration, chaque ondes radio, chaque battement de cœur, une question muette persiste : à quelle cadence ces phénomènes se répètent-ils ? Le hertz, unité internationale...
Les ondes traversent nos vies. Certaines colorent nos ciels, d’autres font vibrer nos musiques, relient nos messages, chauffent nos cuisines ou transportent images et voix. Pourtant, leur existence demeure en grande partie invisible. Le spectre électromagnétique — cet immense arc-en-ciel non perceptible par nos yeux — reste, pour la plupart d’entre nous, un paysage abstrait. Comment représenter ce que nous ne voyons pas ? Comment donner à sentir ces fréquences qui modèlent nos sociétés ? Il ne s’agit pas d’un simple enjeu pédagogique : représenter le spectre, c’est aussi rendre tangible un débat de société.
La question nous ramène à une double nécessité : traduire la complexité scientifique en phénomènes sensibles, mais aussi inventer des langages pour penser les liens entre nature, technique et corps.
Des chiffres ? Le spectre radio s’étend en théorie de 3 Hz à 300 GHz ; la lumière visible, elle, se situe entre 400 et 800 THz (1 THz = 1 000 000 000 000 Hz). Entre les deux, un gouffre.
Pour « voir » ces ondes, la science a inventé des outils — et les artistes, des langages.
En salle de classe, on commence souvent par la frise du spectre électromagnétique — une droite graduée, partagée en « banalités » (radio, micro-ondes, infrarouge, visible...) et « exotismes » (ultraviolets, rayons X, gamma). Ce schéma fait déjà violence au réel : il oblige à loger sur une seule échelle ce qui, en fait, défie l’intuition.
Mais ces schémas restent très abstraits. Ils « montrent » tout, et rien ; aucun ne donne à ressentir la vibration.
La représentation commence par la mesure. Sans instruments, rien — seules quelques espèces (abeilles, serpents...) voient l’ultraviolet ou l’infrarouge.
À chaque fréquence sa technologie de visualisation. Mais toujours, une part d’artifice : ce que nous croyons « voir » n’est qu’une traduction.
Transposer des ondes en images suppose une cascade de choix :
Cette grammaire visuelle façonne jusqu’à nos débats politiques : ainsi, la célèbre carte d’exposition aux ondes radioélectriques publiée par l’ANFR, où chaque antenne-relais de France se pare de couleurs de chaleur — du bleu glacial au rouge brûlant — invite le regard autant qu’elle alimente les inquiétudes.
Le collectif Electrosmog Amsterdam a, en 2010, proposé des performances où marcheurs “peignaient” en direct le champ Wi-Fi urbain, via des lampes LED variant avec l’intensité mesurée (Waag).
La science-fiction, elle, imagine d’autres “yeux” : dans la série “The Expanse”, chaque émission électromagnétique devient une trace visible à l’échelle planétaire — imposant une surveillance continue, mais aussi la prise de conscience d’un espace rempli d’échanges invisibles.
Quel rapport avons-nous aux ondes, si nous ne pouvons ni les voir ni les toucher ?
Dans le rapport de l’OPECST sur “Les impacts sanitaires des nouvelles technologies de communication” (Assemblée nationale, 2018), les auteurs soulignent “la difficulté pour le public d’interpréter les expositions, faute de grilles de lecture partagées des intensités, fréquences et usages”.
La jungle des représentations finit parfois par décourager ; mais elle invite à comprendre nos propres limites de perception.
Toute représentation du spectre électromagnétique suppose simplification, convention, choix graphique.
Loin de dramatiser ou de rassurer à l’excès, les meilleurs outils de visualisation sont sans doute ceux qui invitent à la curiosité critique : ils rappellent que le visible est un choix, et qu’il existe autant de spectres que de pratiques sociales.
Des artistes mesurent la ville avec des LED, des scientifiques “lisent” des galaxies invisibles, des citoyens cartographient le Wi-Fi. Chacun, à sa façon, questionne : où commence notre zone de confort ? Quelles fréquences sont notre lot quotidien, sans jamais attirer notre attention ?
Visualiser le spectre électromagnétique, c’est, au fond, interroger notre manière de faire société avec l’invisible. À l’heure où de nouveaux débats surgissent — déploiement de la 5G, objets connectés, “pollution” numérique —, soigner la rigueur des représentations n’est pas seulement un enjeu éducatif, mais un exercice de démocratie. Car ce que l’on ne peut pas voir, on doit savoir l’interroger.
Comme le rappelle le neurobiologiste David Eagleman : “Notre perception n’est qu’une méthode parmi d’autres de lire le monde. Ce que nous pouvons apprendre, c’est développer d’autres sens, d’autres images, d’autres récits.” Le spectre électromagnétique attend encore ses nouveaux poètes — et ses nouveaux cartographes.