Hertz : quand la fréquence dévoile un monde en mouvement
Derrière chaque vibration, chaque ondes radio, chaque battement de cœur, une question muette persiste : à quelle cadence ces phénomènes se répètent-ils ? Le hertz, unité internationale...
Les images reviennent à chaque ouragan, chaque séisme, chaque fois que la géographie s’enraye : fils électriques tombés, relais saturés, réseaux cellulaires muets. Pourtant, des voix continuent à circuler dans l’éther. Le scénario n’est pas rare : janvier 2024, tempête Ciarán sur la Bretagne, plus de 260 000 foyers privés d’électricité et de réseaux numériques (France Bleu). Au cœur du blackout, ce sont les ondes hertziennes, parfois portées par de simples radios VHF, qui percent le brouillard technique et ramènent la coordination.
À l’heure des clouds et des satellites, le spectre radio continue de soutenir l’ossature des secours – une ossature discrète, parfois bricolée, souvent résiliente. Que reste-t-il, quand tout vacille ? Des fréquences, des antennes, des communautés aguerries, et une mémoire collective du risque.
Les réseaux modernes – 4G, fibre, WiFi – reposent sur des infrastructures sophistiquées. Mais cette sophistication constitue aussi leur propre fragilité. Il suffit que l’une des composantes cède : alimentation électrique, serveur central, interconnexion physique. Tout l’écosystème peut alors basculer dans le silence.
Des chiffres marquent la mémoire : lors de l’ouragan Katrina (2005), plus de 70 % des tours de téléphonie cellulaire étaient hors service à La Nouvelle-Orléans (The New York Times). Les fréquences VHF/UHF, déployées par la Garde nationale américaine et les radioamateurs, sont alors devenues les artères principales de l’aide. En France, après Xynthia (2010), la Sécurité civile a pointé l’utilité vitale du réseau ANTARES (800 MHz) pour les interconnexions de terrain, là où parfois la hiérarchie télécom était aveuglée (rapport IGAS 2011).
La crise du COVID-19, tout autre genre de catastrophe, a aussi révélé des angles morts numériques : dans plusieurs hôpitaux américains, lors des premiers jours d’engorgement début 2020, c’est la radio hospitalière (interphones UHF dédiés) qui a permis de maintenir la chaîne logistique, alors que les applications mobiles saturées ne suivaient plus (NIH, 2021).
Comme l’écrivaient en 2019 les chercheurs Z. Zhang et al. dans IEEE Access : « Les réseaux radio décentralisés restent, pour l’instant, le filet de sécurité ultime en situations extrêmes où la connectivité s’effondre ». Cette phrase, nous la retrouvons, d’une langue à l’autre, sur chaque terrain de crise.
Le spectre radio n’est pas un bien inépuisable. L’explosion des usages commerciaux (téléphonie, 5G, objets connectés) tente chaque année d’avaler ce qui restait autrefois réservé à la sécurité civile. Mais l’exemple du réseau RRF (Réseau des Réserves de Fréquences) en France, dédié aux autorités et associations de sécurité, rappelle que la gestion de l’urgence est une politique d’aménagement du spectre.
Un rapport du Sénat (2022) souligne que la grande majorité des cellules de crise utilisent au moins un canal radio de secours lors d’événements majeurs – une “assurance vie” administrative encore sous-médiatisée en France (Sénat, 2022).
La question de la résilience n’est donc pas qu’une affaire de physique des ondes. C’est un choix de société : qu’est-ce qu’on garde, qu’abandonne-t-on, qu’encourage-t-on dans l’architecture technique collective ?
La démocratisation récente des talkies-walkies numériques (PMR446), utilisés dans des associations, familles isolées, manifestations, augmente la capacité d’auto-organisation lors de black-out. Si la portée reste limitée, l’usage monte en flèche lors des tempêtes et mobilisations publiques. Mais la couverture inégale et le brouillage volontaire (cas des “perturbateurs” lors de manifestation) rappellent les nouveaux défis techniques et éthiques.
Les catastrophes, petites ou majeures, sont des révélateurs. Elles tracent une cartographie du possible, mais aussi du vulnérable. Sous les débats sur la “smart city”, une question persiste : comment conserver la robustesse et la simplicité d’un geste — allumer une radio, attraper un micro, tendre l’oreille ?
Ce sont ces gestes, transmis presque clandestinement de génération en génération – dans les associations, les casernes, les familles de passionnés – qui tissent la vraie résilience. La technologie continuera d’évoluer, promettant la toute-puissance du réseau permanent. Mais, face à l’incertitude, la voix la plus fragile, la plus “archaïque”, celle qui fend encore le silence, est souvent celle qui sauve.
Sous les ondes, la vulnérabilité et la solidarité résonnent dans la même fréquence. Explorer ce que nous gardons sous le bruit de fond du progrès, c’est aussi explorer ce que nous sommes prêts à préserver, ensemble, dans nos crises collectives.